L'angle mort du mois · Tech

J'avais tout mis sur la slide. Pour être sûre.

Le texte était complet, propre, exhaustif. Et c'est précisément pour ça que personne n'en a rien retenu.

Bonjour,

Le mois dernier, on parlait d'aider trop vite : couper le silence après une question, et enlever à l'autre le travail de chercher. Ce mois-ci, même réflexe d'excès de zèle, mais sur ton support cette fois. Cette envie de tout donner à l'écran, pour être sûre que rien ne manque. Et l'outil qui, en croyant aider, sature.

La scène

Une notion centrale à faire passer. Je l'ai préparée avec soin : la définition complète, propre, tient sur une slide. Trois lignes denses, tout y est. Je la projette.

Et je fais ce qui me paraît le plus rigoureux : je la lis. Je commente chaque partie de la phrase à l'écran, dans l'ordre, mot pour mot, pour être sûre que tout le monde suit le même fil.

Les têtes sont baissées. Quelques téléphones se lèvent pour photographier la slide.

Ça me rassure : ils captent, ils gardent. Je tiens mon fil, j'enchaîne. Trente minutes plus tard, je repose une question simple sur cette notion. Silence gêné. La définition était sous leurs yeux, dans leur téléphone, lue à voix haute. Et elle n'a atterri nulle part.

Ce qui se passe vraiment

Ce n'était pas un problème d'attention. C'était un embouteillage.

Notre mémoire de travail, celle qui manipule une information nouvelle avant qu'elle ne s'ancre, est minuscule : quelques éléments à la fois, quelques secondes. Elle a deux voies d'entrée : une pour ce qu'on voit, une pour ce qu'on entend. Bien utilisées, elles s'additionnent. C'est pour ça qu'un schéma qu'on commente à l'oral marche si bien : l'œil et l'oreille se répartissent le travail.

Mais quand le texte à l'écran est identique à ce que je dis, les deux voies transportent exactement la même chose. L'apprenant·e ne peut pas s'empêcher de lire, lire est automatique, tout en m'écoutant dire les mêmes mots, au même moment, à un rythme qui n'est pas le sien. Résultat : la voie visuelle s'épuise à décoder du texte au lieu de traiter le sens. Richard Mayer a mesuré et répliqué cet effet pendant vingt ans : on apprend mieux avec une image + une voix qu'avec une image + une voix + le même texte écrit. C'est contre-intuitif. On l'appelle l'effet de redondance.

Ce que je n'avais pas vu, c'est que ma slide « complète » ne renforçait pas mon propos : elle entrait en concurrence avec lui. Deux canaux, un seul message, dupliqué. Et un cerveau qui, saturé, finit par ne rien encoder du tout. La photo dans le téléphone, elle, ne compense rien : elle déplace juste le problème à plus tard : le fameux « je relirai », qui n'arrive jamais.

Une slide n'est pas une antisèche de sécurité. Ce que tu mets à l'écran n'est pas ce que tu retires de ta charge à toi : c'est ce que tu ajoutes à la leur.

Le réflexe

La slide appuie. Elle ne récite pas.

Trois leviers, simples, qui s'additionnent :

À tester ce mois-ci

Prends ta slide la plus chargée, celle dont tu es le plus fière parce qu'« elle dit tout ». Réduis-la à une seule idée : six mots maximum, ou une image. Le reste part dans tes notes d'animation ou dans un document à distribuer. Anime la séquence comme ça une fois, et regarde où vont les regards. Vers toi, cette fois, pas vers l'écran.

L'activité du mois

La slide muette

Un exercice express pour tester tes supports : passe ton diaporama en mode présentation, sans dire un mot, une slide toutes les trois secondes. Celles qui « fonctionnent » seules (une image, un mot, un schéma) sont tes vrais appuis. Celles qui exigent qu'on les lise sont des documents déguisés en slides : sors leur contenu vers un polycopié, et garde à l'écran juste l'idée-force.

Fiche complète (déroulé, grille de tri « slide vs polycopié », version distancielle) :
→ La slide muette (extrait de ma Banque de 50 activités d'animation).

Template Notion gratuit · à dupliquer dans ton espace.

Pour aller plus loin

André Tricot, chercheur en psychologie cognitive, est sans doute la voix francophone la plus claire sur la charge cognitive : pourquoi notre mémoire de travail sature si vite, et ce que ça change concrètement pour concevoir un support ou une consigne. Son propos démonte au passage pas mal de « fausses bonnes idées » pédagogiques, dont celle de la slide qui « dit tout ».
→ L'innovation pédagogique, André Tricot (éd. Retz, 2017) : court, accessible, chaque chapitre traite un mythe. Voir aussi ses conférences en accès libre sur la charge cognitive.

PS : couper le silence, tout mettre sur la slide… c'est le même geste sous deux formes, vouloir tellement bien faire qu'on encombre l'espace où l'autre devait travailler. Le prochain angle mort continue de creuser là. En attendant, la posture derrière ce réflexe, je l'aborde dans Former pour toutes et tous, premier chapitre en accès libre.

Au mois prochain,
Anaïs